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Promenade au bord de la mer (Saint-Adresse), c. 1924

Huile sur toile, signée en bas à droite.
30 x 61 cm

Provenance
Vente de Tableaux Modernes, Drouot, Bellier, Paris, 6 juin 1929, n°29, reproduit au catalogue de vente.
Vente Sotheby Parke Bernet, New-York, 5 mai 1973, n°32A, reproduit en couleurs au catalogue de vente.
Vente Drouot, Thierry de Maigret, Paris, 06.06.2019, lot n°124.
Collection particulière, France

Expositions :
Dufy-Rouault-Vlaminck, Kunsthalle, Bâle, Suisse, mai-juin 1938, n°65, ill. p.33 du catalogue.

Bibliographie
Maurice Lafaille, Raoul Dufy, Catalogue de l'oeuvre peint, Tome II, Editions Motte, Genève, 1973, reproduit en p.232 sous le n°698.
 
Œuvres en rapport :
À rapprocher de deux oeuvres conservées au Musée des Beaux-Arts de Nancy :
Vue de la Terrasse de Sainte-Adresse, soleil couchant ou Sainte-Adresse, nuit, vers 1925
(huile sur toile, 38,5 x 46 cm) inv. 65.2.29,
Vue de la Terrasse de Sainte-Adresse ou Sainte-Adresse, jour, vers 1925
(huile sur toile, 38,5 x 46 cm) inv. 65.2.30.

Certificat établi par Madame Fanny Guillon-Laffaille.



Le soleil a presque épousé la mer à l’heure où Dufy surprend les élégants promeneurs sur le boulevard maritime. Il n’est plus temps de se baigner mais il est presque celui d’aller dîner et l’on flâne ainsi le long de la plage en attendant le moment de s’attabler.
Le bleu lumineux dominant de l’après-midi a laissé la place à une marine aux tonalités expressives et dissonantes. La mer superpose à un vert sombre, servant de fond, des touches hétérogènes de bleu, violet, blanc, noir et orange par endroits, qui lui donnent son air mouvementé, inquiétant. La couleur s’affranchit de toute fonction réaliste ou descriptive et devient pleinement expressive.
Dans le langage qui le caractérise, Dufy a également ponctué sa composition de signes. Ils se traduisent ici directement par le coup de pinceau, nerveux, qui juxtapose des touches différenciées par leur forme, leur orientation et leur épaisseur, accentuant une tension palpable qui traverse la surface du tableau.
Dufy a beau savoir être un décorateur, il est avant tout un peintre et des œuvres aussi picturales dans leur traitement en attestent.

Le boulevard maritime qui conduit à la plage de Sainte-Adresse, dans sa ville natale du Havre, a régulièrement inspiré l’artiste. D’un lieu de flânerie mondaine typiquement Belle-Époque où se salue la bourgeoisie élégante, il deviendra peu à peu, après la fin de la Grande Guerre, un espace plus ouvert, accompagnant une démocratisation des loisirs et l’évolution des pratiques balnéaires dont le peintre est le témoin.
L’artiste commence à observer en de tels lieux la coexistence de deux mondes que tout séparait jusqu’alors. L’avènement de cette perméabilité sociale est révélatrice d’un nouvel état du monde et probablement, d’une forme de modernité. 
Un peu plus tard, surplombant la baie de Sainte-Adresse, le peintre voudra tout englober dans une même vision : promeneurs, baigneurs, régates… il y ajoutera même des sirènes, consacrant la dimension balnéaire de la station, devenue davantage populaire.
L’œuvre que nous présentons, dont la datation oscille entre 1924 et 1925, nous offre une vision crépusculaire, certes réduite mais panoramique des promeneurs le long du parapet. Le recours à ce format très allongé n’est pas rare et tente particulièrement l’artiste, peignant des marines.

Deux œuvres exécutées à la même époque, conservées au Musée des Beaux-Arts de Nancy, ainsi qu’une troisième toile, également datée autour de 1925, conservée au MuMa du Havre, complètent notre vision de Dufy peignant ce lieu emblématique de sa ville natale.
Les deux toiles du musée de Nancy, de même format, constituent presque un diptyque et c’est ainsi qu’elles ont été rebaptisées au fil du temps pour pouvoir se répondre dans leur muséographie : Sainte-Adresse- Jour et Sainte-Adresse- Nuit.
Le point de vue y est identique à celui de notre tableau bien que par le traitement opéré, le rendu final s’avère tout à fait différent.
Le troisième tableau est d’une facture plus surprenante, les deux-tiers de l’œuvre étant occupés par un bleu immobile, posé en deux teintes rapprochées, à peine tranchées par la ligne d’horizon délimitant la mer et le ciel.

Dufy, plaçant l’inspiration et l’instinct au premier rang des moteurs de sa création, ne s’enferme jamais dans un système. Il nous prouve ici sa grande maîtrise technique : la palette d’outils qui est à sa disposition lui permet de transcrire une vision personnelle de l’instant, son sentiment propre.
« Peindre, c’est faire apparaître une image qui n’est pas l’apparence naturelle de quelque chose, mais qui possède la force du réel ; c’est ce que l’on a exprimé autrement : la nature vue à travers un tempérament. Seule la peinture peut produire cette image qui échappe à la littérature, à la poésie et à la musique. »¹
Partout le peintre voyait un spectacle, mais il ne se contentait pas de le peindre : il nous le contait, dans un langage si personnel et précis qu’il parvenait à atteindre une dimension universelle.

¹ Citation extraite du Journal de notes de Raoul Dufy